Serge Fauchereau – författare
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L''oeuvre du plus grand sculpteur du XXe siècle a suscité un bon nombre de commentaires souvent contradictoires. On y a vu la quintessence de l''avant-gardisme ou au contraire un primitivisme populaire ; on l''a présenté comme un campagnard naïf ou comme l''alter ego d''esprits acérés tels que Marcel Duchamp. Fondées sur des anecdotes montées en épingle, ces exagérations n''aident en rien à aborder l''oeuvre. Un poteau traditionnel taillé par un paysan roumain peut rappeler des volumes simples dont Brancusi s''est également servi, et un cercle de pierre surgi de la préhistoire a peut-être le même pouvoir fascinant ; mais rapprocher, comparer ne signifie pas mêler ou confondre, car les finalités de l''art et celles de l''artisanat sont bien différentes. De ses années d''études, de ses expériences sur les matériaux de son art, leur texture, leur couleur, de ses voyages à travers le monde, Brancusi a tiré un savoir qui ne passe pas par des mots mais par des formes avec lesquelles il entendait provoquer des émotions et des interrogations. Cet homme d''un abord si simple était un artiste complexe que la vie, la mort et les questions éternelles n''ont cessé de requérir : l''enfance, l''amour, les bêtes et les plantes, les éléments et notre devenir. Entre ses mains, les formes étaient des idées et les idées étaient des formes saisies à travers des thèmes travaillés tout au long de sa vie : un baiser, l''envol d''un oiseau, le mouvement d''une chevelure, une colonne sans fin montant dans le ciel...
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On connaît José Guadalupe Posada que les artistes modernes du Mexique ont été les premiers à saluer et dont les surréalistes aimaient l’humour noir. Depuis lors, le monde entier rit de ses squelettes à chapeaux fleuris ou roulant à bicyclette. On devrait connaître mieux son devancier Hermenegildo Bustos, le très sérieux facteur des postes d’un village reculé qui était aussi peintre et portraitiste autodidacte fier de sa singularité indienne. Un troisième exemple d’imagination est celui du célèbre Douanier Rousseau qui peignait des jungles et des scènes du Mexique où il prétendait être allé. Ses tableaux somptueusement fantastiques ne sont pas moins rêvés que les faits divers délirants de Posada ou les phénomènes météoriques guettés par Bustos. Regard aigu d’un membre de la communauté, regard d’enfant ou regard de conteur amusé, ces trois exemples que relie le fantasme d’un même lieu suscitent des questions sur le statut d’artiste (qu’est-ce qu’un artiste ?) et le produit de sa création (art brut, art naïf, art de musée, art indépendant, art populaire…). Faux problèmes si ne compte que la force de l’œuvre. Vrais problèmes si on considère la situation sociale de l’artiste.
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Au lendemain de la Première Guerre mondiale, d’ambitieuses avant-gardes telles que le constructivisme et le surréalisme se répandent en variantes originales à travers le monde occidental et au-delà, appelant à une révolution de l’homme, de la culture et de la société. Dans les années vingt, au temps de l’art déco, individuellement ou en groupe, on réclame cependant plus de réalisme – poétique, magique, socialiste… – accompagnant des courants régionalistes en Europe ou en Amérique. Réputées moins utopistes, ces réactions répondent aux querelles idéologiques ravivées par la crise économique de l’entre-deux-guerres. Deux types de cultures s’ignorent et s’affrontent. Aux États-Unis, en Union soviétique, dans les dictatures ou les démocraties européennes, un retour à l’ordre souhaité ou imposé est manifeste. La guerre civile en Espagne, préludant à un conflit mondial, va jeter à bas tous les espoirs de changer le monde. C’en sera fini des avant-gardismes comme de leurs adversaires et des certitudes des hommes qui devront constater que l’humanité change mais n’avance pas.Constructivistes ou surréalistes, les grandes avant-gardes historiques ont si bien imprégné les arts, les idées et les comportements qu’on oublie trop ce qu’on leur doit. Elles ne représentent pas qu’une période passée, un concept dépassé et une forme d’action devenue inopérante, même si nous avons cependant encore beaucoup à apprendre de ces mouvements et des réactions qu’ils ont suscitées jusque dans notre vie quotidienne.
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Il est d’usage que durant leur formation les meilleurs artistes passent par une ou plusieurs « périodes » sans grand rapport avec leur œuvre ultérieure par laquelle on les admire.Les premiers tableaux de grands novateurs comme Piet Mondrian et Kasimir Malévitch sont impressionnistes ou symbolistes, esthétiques déjà datées au moment où ils les peignaient. On ne verra rien de tel chez Geneviève Claisse dont l’œuvre est d’une grande continuité. [...]
Les œuvres les plus anciennes de Geneviève Claisse qui aient été conservées sont de la seconde moitié des années cinquante. Cette artiste n’est pas passée par le cycle traditionnel d’études de plâtres, de paysages et de modèles qu’on estime indispensable à la pratique de l’art. Les premières œuvres ne sont pourtant pas des juvenilia, mais déjà bien dans l’esprit de tout ce qu’elle fera par la suite. Tout se passe comme si elle avait pu garder en arrivant à l’âge adulte un précieux don d’enfance : le jeune enfant est naturellement abstrait, il entrelace des traits et des lignes, il boucle des formes [...] ; c’est peu à peu qu’on va lui faire comprendre que ces formes, ces traits qu’il trace à plaisir doivent figurer quelque chose [...] ; s’il va gagner en habileté pour imiter, il va perdre en imagination [...].Geneviève Claisse avait gardé ce don d’enfance et, de surcroît, une évidente habileté manuelle.Serge Fauchereau