Jean-Pierre Tardieu – författare
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Il serait vain de croire, remarqua l’anthropologue colombienne Nina S. de Friedemann, que le captif africain transféré sur le sol américain « laissa derrière lui ses dieux, ses rêves ou les contes de ses ancêtres ». Eugène D. Genovese a probablement raison en proposant que « la religion noire, comprise comme le système d’appréhension d’un monde en gestation – inachevé, souvent contradictoire et même parfois incohérent – s’est révélé l’arme la plus puissante des esclaves, l’outil qui leur permit de résister à l’agression morale et psychologique de l’esclavage ». C’est ce que cet ouvrage prétend illustrer pour les Amériques latines.Les religions traditionnelles africaines, par leur caractère polythéiste, permettaient une adaptation qui donnait lieu à une nouvelle forme de religiosité, constitutive en définitive d’une identité sui generis, comme cela faillit apparaître dans les « palenques » de Bayano (Panama) et de Yanga (Mexique). Elle imprégna la religion dominatrice dans bon nombre de régions où avait sévi l’esclavagisme. Grâce à la fin du monoculturalisme imposée par la disparition de la fonction crypto-religieuse de l’État (Farhad Khosrokhavar), ce catholicisme « mutant » survécut jusqu’à nos jours pour se donner à voir maintenant au grand jour, dans une sorte d’inversion des situations : la réaction identitaire exprimée à travers la « santería » (Cuba) et le « candomblé » (Brésil) finit par attirer les Blancs eux-mêmes. Et même sans aller jusque-là, nous rejoindrions l’analyse de Roger Bastide sur la transformation du catholicisme grâce à l’influence africaine dans le Nouveau Monde. Elle l’a rendu « plus affectif, sentimental, voire irrationnel, que dogmatique, puritain et formaliste ».
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"Les captifs africains et les comptoirs de la traite" porte sur les conditions d’existence des captifs entre leur débarquement sur les côtes des Amériques espagnoles et leur vente aux particuliers. L’abondante documentation concernant les contrats de traite, ou « assientos », met en évidence combien l’humanité des captifs africains était bafouée, oblitérée par ceux qui dissimulaient leur cupidité sous prétexte d’évangélisation.Les tensions étaient permanentes entre le monarque espagnol, soucieux de développer ses domaines ultramarins grâce à la main-d’œuvre servile, et le Conseil des Indes, préoccupé de préserver l’Empire des potentielles menaces de la part des compagnies étrangères (française puis anglaise). Ces dernières ne cessaient de solliciter des privilèges, empiétant sur l’encadrement fiscal établi par les Habsbourg.En définitive, pourparlers et tractations témoignent du primat de l’économie sur ce que les monarques de la nouvelle dynastie bourbonienne prétendaient continuer à défendre, à savoir « la sainte Foi catholique ».
À PROPOS DE L''AUTEUR
Jean-Pierre Tardieu travaille sur la diaspora africaine et les relations interethniques dans les Amériques coloniales espagnoles, domaines sur lesquels il a publié de nombreux articles et ouvrages. Il est l’auteur de plusieurs publications parues aux éditions L’Harmattan, notamment Les derniers « marrons » de Santo Domingo – Le maniel de Bahoruco (1760-1813), 2024 et La Lutte de Vincent Ogé pour la citoyenneté des « gens de couleur » de Saint-Domingue – La perspective espagnole (1790-1791), 2023.